Poker : sport ou pas sport ?

Publié le par Francois M.

Cette question est un véritable serpent de mer qui revient régulièrement, et vous en trouverez de nombreuses réponses dans ce blog si vous faites la recherche "sport" dans mon module de recherche.

A l'origine, ce débat n'était pas que philosophique, mais fiscal. A partir de 2006, les premiers pros du poker français sont apparus, et comme l'orthodoxie fiscale était que les gains de jeux de hasard étaient exonérés d'impôts, il était urgent pour les pros de crier haut et fort que le poker est bien un jeu de hasard. Mais d'un autre côté, le considérer comme jeu de stratégie permettait d'ouvrir des clubs de poker comme on ouvre des clubs de bridge, ce qui aurait permis son extension au profit de tous ses aficionados.

La réalité a été la suivante : le poker n'a pas été reconnu comme jeu de stratégie (contrairement au Brésil, par exemple), mais les autorités fiscales ont décrété que, dès l'instant que les gains étaient réguliers, ils seraient fiscalisés, jeu de hasard ou pas… Cela dépasse l'entendement, mais c'est ce qui ressort de dix ans de procédures : si une activité quelle qu'elle soit vous rapporte, vous devez payer l'impôt, point barre. Le fisc n'est pas moral, il est efficace.

Revenons à l'aspect philosophique de la question. Ce qui trouble, c'est que les échecs sont considérés comme sport… mais pas le poker.

En quoi diffèrent-ils ? Analysons-les à l'aide d'une grille de 7 caractéristiques :

 POKERECHECS
STRATEGIE ET MENTALOUIOUI
MUSCULAIRENONNON
ENDURANCEOUIOUI
ARGENTOUINON
HASARDOUINON
FINANCEMENT DES GAINSNONOUI
AGEOUINON

 

 

 

 

 

 

Pour les 2 premières caractéristiques (Stratégie et Mental, Musculaire), poker et échecs se valent peu ou prou.

Pour la 3e caractéristique (Endurance), j'estime qu'il y a nuance. Et pour les 4 dernières caractéristiques (Argent, Hasard, Financement des gains et Age), il y a opposition.

Voyons de plus près les 5 caractéristiques qui, selon moi, expriment une nuance ou une opposition :

  • ENDURANCE : les échecs "paraissent" moins fatigants que le poker. Un tournoi de poker est un marathon qui dure 3, 4 jours, jusqu'à 10-12 jours pour les plus longs, à raison d'une dizaine d'heures de jeu par jour. Aucune compétition d'échecs n'est aussi exigeante. De ce point de vue, le poker est plus sportif que les échecs.
  • ARGENT : retirez l'argent du poker et il n'existe plus… en tout cas pour le cash-game où, comme son nom l'indique, seul l'argent compte. Quand on considère le tournoi, notamment en formule freeze-out, tous les joueurs paient le même montant, il n'y a plus de riche ni de pauvre, et la différence dans le jeu se fait sur les autres critères.
  • HASARD : tous les joueurs sont égaux devant le hasard. La part du hasard entre deux joueurs d'un très haut niveau, qui savent parfaitement manier la prudence et l'agressivité, est réduite. D'ailleurs, regardez une finale au long cours d'un tournoi de WSOP, et il est rare de voir le hasard décider. On notera aussi qu'un joueur comme Phil Hellmuth (par exemple) gagne un bracelet WSOP tous les 2 ans en moyenne depuis 1989, alors qu'il doit battre en moyenne 1.000 joueurs pour ce faire, sur des tournois marathon qui durent 2 ou 3 jours, où chaque joueur reste ultra-concentré en permanence et doit travailler sa forme physique. Cependant, on reconnaîtra qu'il existe au poker une grande variété de champions, alors que dans les échecs, les champions sont nettement plus concentrés (ils gagnent plus souvent et sont, à nombre de compétitions égales, moins nombreux).
  • FINANCEMENT DES GAINS : nous en avons l'habitude au poker : ce sont les joueurs eux-mêmes qui financent leurs propres gains, par le truchement de la grille de redistribution. Dans les autres sports, y compris les échecs, les gains sont payés par des sponsors.
  • AGE : un sport devrait être praticable à peu près à tout âge, si l'on excepte bien sûr les sports mécaniques ou dangereux. Jouer au poker n'est pas une activité dangereuse et pourtant les enfants jouent aux échecs mais pas au poker. Cette question de l'âge est un travers social qui témoigne de l'ambiguïté entre l'image du poker et ce que sa pratique sans argent peut apporter à un enfant : compréhension des probabilités, calcul mental, prise de risque, recherche d'un point optimal, gestion d'une masse de jetons, lecture des actions adverses, etc. Sur ce point, je vous engage fortement à lire la brochure de David Sklansky, Le Poker est Bon pour Vous (téléchargeable ICI).

Dans le reportage où interviennent des sportifs (voir ci-dessous), la question du respect de l'adversaire et la beauté du sport sont évoqués. Il y est dit que dans le sport, on ne cherche pas à détruire l'adversaire, mais à le combattre et à la respecter. Pourtant, dans un tournoi de poker de haut niveau, les phases finales sont vécues comme un combat -- et que font les deux joueurs quand l'un des deux gagnent enfin ? très souvent ils tombent dans les bras l'un de l'autre et échangent des félicitations. Ce ne serait pas un esprit sport ?

Au final, j'estime que 4 éléments empêchent les instances décisionnaires de donner au poker un statut de sport :

  • Les pratiques du cash-game.
  • Le hasard, dont l'existence même au poker se trouve dans l'expression courante "coup de poker".
  • L'image du poker dans les médias : bling-bling, énormité des gains, jeu trash… autant d'éléments contraires à l'esprit sportif.
  • Le fait que le poker soit aussi un jeu de casino. On n'a jamais vu jouer aux échecs dans un casino.

Dans la vidéo ci-dessous, Patrick Bruel se montre une fois de plus un des meilleurs avocats du poker et nous avons la chance en France d'avoir un "people" qui défende aussi bien notre jeu favori.

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Commenter cet article

manubluff 23/04/2017 17:56

Merci François, pour l'article et l'extrait vidéo.
Effectivement bravo à Patrick Bruel, qui résume plutôt bien le poker, ce qui tranche avec les visions plutôt réductrices habituelles de certains de ses interlocuteurs.