Sur la piste d'un joueur de poker légendaire

Publié le par jokerdeluxe

La tombe est là, devant moi, dans ce petit cimetière perché sur une hauteur battue par les vents, à vingt kilomètres de Bastia :

FRANCOIS POLI

1925-1990


Tout a commencé en 1977, quand je décide d'acheter mon premier manuel de poker. Encore collégien, je file au rayon livres de la Samaritaine (pas de Paris, de Cergy) et j'y trouve un seul livre qui parle de poker - un seul ! Le Poker, par François Poli, chez Solarama en 1977. Un opuscule d'une soixantaine de pages (à peine la longueur d'un seul chapitre des bouquins actuels !) qui ne m'a certes pas appris le poker puisque j'y jouais déjà depuis quatre ans, mais qui a clarifié les règles et dressé des limites. Variantes, conseils, anecdotes : tout y était en miniature, schémas à l'appui. Et puis cette prose de conteur qui coule comme un ruisseau du monte Stello. Ce que dit l'homme d'expérience le soir à la veillée, autour d'un saucisson de sanglier, à la chaleur des bûches qui crépitent.

Ce petit livre, je l'ai lu une fois, deux fois, dix fois, vingt fois. Avec toujours cette magie du texte qui m'a confirmé ce qui était si spécial dans le poker, que l'on a tant de mal à expliquer, et que j'ai tant de mal ici à rappeler au point de renoncer à le faire.

François Poli, sans le savoir, m'avait ouvert les portes du cénacle pokérien et je n'allais jamais en sortir. Mieux : j'allais lui emboîter le pas. Mais c'est une autre histoire.

Ici je veux vous parler de cette quête informelle commencée dans les années 1990 pour retrouver François Poli. Car dès l'instant que j'ai commencé à écrire sur le poker et à sentir que mon jeu préféré allait devenir un jour beaucoup plus qu'un simple jeu, j'ai voulu revenir à mes fondamentaux. Ce François-là avait été le premier qui m'ait mis sur les rails, d'où mon inextinguible envie de le rencontrer.

C'était vers 1992, année qui marque un tournant dans ma vie personnelle - je divorce, je perds mon emploi, c'est la guerre du Koweït et je deviens pro du blackjack. En même temps, je teste les premiers grands tournois internationaux - Londres, Graz en Autriche. Pour moi, le jeu devient international, je me sens porté par une vague qui parfois me dépasse. Non seulement j'affronte des joueurs que je ne connais pas, mais en plus ce sont des étrangers qui ne parlent pas la même langue, qui pensent le poker différemment. C'est déstabilisant au début, ensuite on trouve cela sacrément intéressant, après quoi on ne peut plus s'en passer.

Tant de fois, dans ces délicieux moments de stress du tapis vert, j'ai senti l'ombre de François Poli planer à mes côtés !

Sans savoir qu'il avait déjà quitté cette terre.

A l'époque, sans internet et sans réponse de son éditeur, j'ai dû me rabattre sur l'annuaire - et des Poli, en Corse, c'est un peu comme les Dupont sur le continent : il y a eu surproduction. J'ai vite laissé tomber et je me suis consacré à ses autres livres, au cas où il en aurait écrit.

Et je tombe sur un récit improbable signé de sa main, Gentlemen Bagnards, paru en 1959. Tranches de vie d'anciens détenus de Cayenne qui ont refait leur existence ensuite, à l'instar d'un Papillon.

Et je tombe aussi sur un volume de la série Noire, Le grand Sacco (n°629, 1961), puis un deuxième, Sacco à la une (n°789, 1963), et même un troisième, Des perles aux requins (1964). Puis j'en trouve un autre, paru cette fois en 1957 aux Presses de la Cité, Les requins se pêchent la nuit, lequel a même connu les honneurs de traductions étrangères et des éditions de poche. Cinq bouquins en huit ans.

Et j'apprends même qu'il a publié un autre bouquin sur le poker, Comment jouer pour gagner au poker, en 1971, chez Solar. Inutile de dire que, collectionneur en diable, je possède aujourd'hui tous ces ouvrages. On note qu'il a écrit ou collaboré à beaucoup d'autres livres sur l'Afrique.

Alors résumons-nous : l'homme est un auteur de polars, un des rares Français à avoir eu l'honneur de la très honorable Série Noire, un reporter qui franchit les mers, disons un globe-trotter, et enfin un joueur de poker assez inspiré par le jeu pour en écrire deux manuels à une époque où c'était déjà un tour de force d'en publier un seul.

Une fois ces éléments rassemblés, on s'en doute, j'ai été tenaillé par l'idée de rencontrer l'homme. Seulement voilà : je m'y suis mis un peu tard.

Mais mieux vaut tard que jamais et le 4 novembre dernier, j'étais au village de Poggio d'Oletta, 160 habitants, sur les hauteurs entre Bastia et Saint-Florent, en Haute-Corse. Si vous avez la carte de Corse en tête, l'endroit se situe à la base du Cap Corse, cette avancée étroite qui figure un doigt pointant vers le nord. Au col Teghime, on voit la mer des deux côtés : la côte est (Bastia) et la côte ouest (Saint-Florent, Calvi plus au sud).

A Poggio, je rencontre Antoinette Cardi qui a été maire après lui. Car François Poli a été maire de cette commune (où il est né), de 1977 à 1984. Il a démissionné au début du deuxième mandat pour passer le relais à Antoinette, qui s'est fait réélire ensuite.

François Poli était un spécialiste reconnu de l'Afrique. Journaliste au sortir de la guerre, au grand dam de son père qui voulait en faire un militaire, il est devenu rédacteur en chef du magazine Jeune Afrique. Il a vécu à l'étranger, notamment à Djerba, en Tunisie. D'ailleurs il a co-écrit avec Edgar Faure, grand homme politique de l'époque, un « beau livre » à deux voix sur les beautés de ce pays du Maghreb.

Antoinette m'apprend qu'il n'y a, à sa connaissance, aucune biographie officielle de François Poli. La suite de mes recherches, notamment auprès de ses deux cousines et de la bibliothèque municipale de Bastia, me le confirme. L'homme était discret, il ne faisait pas de vagues, et en bon joueur de poker il n'a pas cherché les honneurs. Le numéro de Corse Matin du 15 novembre 1990 signale son décès en quelques entrefilets, sans rien rappeler de ses faits d'armes. Discret et magnifique.

Je me risque à dire à ses cousines rencontrées à Poggio, dans la maison familiale près de la petite église : « Alors je serai son biographe. » Je pouffe, nous pouffons ensemble, comme si François Poli méritait l'honneur d'une biographie à la Bonaparte ou à la Pasquale de Paoli. Mais je le pense vraiment. Depuis le temps que je le veux, j'ai cette chance et je ne vais pas la laisser passer. J'ai une "cote" ! Je serai donc le biographe de cet autre François.

D'autant que j'ai une opportunité de taille. Dix-huit ans après sa mort, son frère aîné est toujours vivant, près d'Evreux. J'irai le voir bientôt. Comme j'irai voir ses partenaires de poker de Saint-Florent, au printemps. Car n'oublions pas ceci : c'est le joueur de poker qui m'intéresse avant tout. Seulement tout montre que celui-là vivait sa vie comme une partie de poker, au point de se marier à 43 ans avec la fille de Marcelle Auclair, écrivaine française.

Dans le présent blog, je ferai donc état en 2009 de l'avancée de cette biographie. Ce ne sera pas un roman-fleuve, mais François Poli la mérite. Et si elle n'intéresse personne, c'est pour moi-même que je la ferai. En hommage à ce rendez-vous manqué de 1977 entre un collégien de la région parisienne et un joueur de poker corse, aventurier de l'après-guerre.

P. S. : Si vous avez des informations sur François Poli, surtout de celles qui ne sont publiées nulle part, et surtout de celles qui concernent le joueur de poker, n'hésitez pas à me les transmettre en utilisant le lien « Contact » en pas de page.

Un aperçu de Poggio d'Oletta

Publié dans Médias

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