La notion de no limit (2)

Publié le par jokerdeluxe

La notion de no limit (2)

La contrainte des Yankees

 Alors que, du côté US, on apprend le poker en famille avec des enchères limit, en Europe, on l'apprend comme on l'a toujours pratiqué, à savoir avec des enchères no limit. En Europe, le no limit est naturel. Aux Etats-Unis, il doit être acquis, appris, enseigné.

 

Je l'avais rappelé dans un forum qui avait secoué quelques méninges : il y a encore 10 ans, des théoriciens US réputés (à juste titre) affirmaient carrément (un peu légèrement) que le "Hold'em no limit était "totalement dépassé" ! Dix ans plus tard, tout le monde reconnaît que c'est justement ce jeu qui donne la plus large part à ce qui n'est pas de la chance pure : la stratégie, la psychologie, la gestion financière… Avec, sous-jacentes, des qualités à développer : le calcul des cotes, l'observation des adversaires, la discipline…

 

Devant ce boulevard qui s'ouvre aux analystes de tout poil que deviennent les théoriciens et les joueurs de talent, on s'aperçoit qu'un joueur désireux de pratiquer un Hold'em no limit de compétition dispose de la documentation la plus foisonnante qui soit : livres, DVD, logiciels d'entraînement, historiques parties en ligne (et bases de données partagées), articles en ligne, magazines, etc. Il faut se souvenir que, quand Brunson a publié à la fin des années 1970 son manuel Comment j'ai gagné un million de dollars en jouant au poker (un million de l'époque vaut à peu près 5 millions actuels), ce livre a soulevé un tollé dans le monde des pros. Doyle a même reçu des menaces et a dû suspendre le bouquin quelques années avant de le republier sous le nom de Super System !

 

Aujourd'hui, si ce livre reste un must, mais s'il est nécessaire il n'est plus suffisant. Il a été complété de nombreux manuels qui comportent des paragraphes de la plus haute importance : le livre d'Harrington, de TJ Cloutier, de Greenstein sont là pour en témoigner.

 

C'est ainsi que des notions nouvelles sont apparues au grand jour. Elles étaient l'apanage des pros autrefois, elles sont aujourd'hui dévoilées dans des publications. Parmi elles, la notion de "compensation". Une mauvaise main peut être "compensée" par une bonne position, une mauvaise carte à la turn peut être "compensée" par une forte relance, etc. C'est une autre façon moins académique de voir les choses, et c'est à travers ces nouveaux prismes que des joueurs novices peuvent accéder à des niveaux de jeu tout à fait honorables. On doit souvent ces innovations à des comptes rendus de joueurs dont Daniel Negreanu, Chris Ferguson et Phil Hellmuth sont des représentants parmi les plus doués.

 

L'art de la guerre ?

 

J'insiste souvent dans mes cours sur l'importance du tapis en rappelant que les jetons du tapis sont comme les soldats d'une armée : plus on en a et meilleure est sa force de frappe, sa liberté d'attaque. Le meilleur confort acquis par un gros tapis se révèle est surtout, en tournoi, le temps. Tom McEvoy a été le premier à insister là-dessus dans sa première mouture de Tournament Poker, en 1995. Plus on a de jetons, plus on peut s'offrir le luxe d'avoir de la chance : comme on peut se permettre de patienter, on voit venir beaucoup de cartes. Et comme nous sommes tous égaux devant la chance, plus on en voit venir, plus grande est la probabilité d'en voir venir de bonnes.

 

Vous me direz que c'est valable pour tous les types d'enchères. C'est vrai. Mais le no limit a ceci de particulier qu'il extrémise les situations. Là encore, c'est McEvoy qui a le premier fait valoir ceci : sauf quand on est chip-leader, quand on s'engage dans un coup, on s'engage pour tout son tapis. Non qu'on ait forcément envie de le faire, mais parce que n'importe quel adversaire – et souvent celui qu'on attend le moins – peut vous relancer all-in.

 

C'est en cela que le no limit est un jeu de décision.

 

C'est en cela aussi qu'il est un jeu d'attaque – alors que le limit est d'abord un jeu d'attente. C'est souvent celui qui attaque le premier (qui relance le premier) qui a le dernier mot.

 

Dans Poker Cadillac, je mets en avant une pratique nouvelle du surblindeur. Ce joueur, qui partage la moins bonne place du coup avec le blindeur, n'en est pas moins le dernier à parler préflop. C'est un avantage excellent dont on tire hélas trop peu souvent parti… ou qu'on sous-estime. Le fait de parler en premier (ou deuxième si le blindeur est toujours là) au flop n'est un inconvénient que si, en surblindeur, on permet souvent au flop de s'ouvrir. Or, en jouant le surblindeur de façon agressive, on gagne préflop très souvent. Il faut le faire quand les bonnes circonstances sont réunies, bien sûr, et c'est là qu'est l'art du hold'em : savoir évaluer la dangerosité d'un coup.

 

Des configurations multiples

 

Pour écrire Poker Cadillac, j'ai beaucoup travaillé sur les différentes situations qui pouvaient se présenter, les configurations typiques des coups. Pour tout dire, dans ma rage d'apporter ma pierre à la recherche sur le Hold'em no limit, j'ai découvert quelques approches qui me semblent utiles – en tout cas, qui l'ont été pour moi. Ce travail "forcé" (il ne l'était pas tout à fait puisque je me l'étais imposé) a été l'occasion pour moi de trouver matière à progresser.

 

J'imagine que beaucoup de joueurs de renom ont gardé pour eux leurs propres trouvailles et on ne peut pas leur jeter la pierre. Pour ce qui me concerne, j'ai voulu tout révéler de ce que j'ai découvert sur le no limit. C'est peut-être pourquoi j'en suis autant passionné aujourd'hui, et pourquoi aussi j'ai obtenu sensiblement de meilleurs résultats depuis quelques mois, ma victoire à Vevey en étant une illustration (voir mon article de la mi-mai).

 

Nous sommes tous enfants du no limit

J'ai écrit précédemment que le no limit était ce qui remplissait les biberons des bébés joueurs européens, alors que les nourrissons yankees carburaient au "limit". Comme un joueur de poker n'est jamais aussi bon que quand il pratique ou a pratiqué plusieurs formes de poker, va se poser à un moment ou à un autre l'épineuse de question de savoir ce qui se passe quand on transite du limit au no limit et vice-versa.

Dans la mesure où on doit essayer de deviner quel est le "sens" le plus favorable, je me prononcerai sans hésiter pour un avantage à l'Europe (no limit vers limit). Autrement dit, d'après moi, il est plus facile de passer du no limit au limit que l'inverse. Et voici pourquoi : - le no limit apprend la patience, qualité maîtresse dans le limit;

- le no limit apprend à se retirer d'un coup sans essayer d'y tenter un tirage, et c'est appréciable dans le limit;

- le no limit apprend à se forger une image pour l'utiliser lors d'un gros coup;

- mais surtout, le no limit apprend à observer l'adversaire plus que le limit, à le "lire".

La grande tendance des joueurs américains est de ne pas utiliser toute l'amplitude d'enchères que leur offre le no limit. Je ne parle pas ici des pros, qui, au contraire, sont pros parce qu'ils n'ont pas ce défaut. Je parle des joueurs en ligne et des joueurs intermédiaires qui, comme ils jouent aussi beaucoup au limit, ont du mal à se séparer de vieux réflexes : sur-utiliser les cotes implicites (incluant les actions futures des adversaires), tenter un tirage désespéré, relancer d'un petit montant.

Il n'est pas rare de rencontrer des joueurs qui, préflop, relancent du double… Si le surblind est de 100, ils vous placent une relance de 200… ils sont incapables de mettre 400 ou 500 ! Ce faisant, ils ont un réflexe de rentabilisation du coup et non un réflexe de protection. Or, en no limit, comme l'adversaire peut aussi mettre son tapis à tout moment, il vaut mieux avoir le moins possible d'adversaires… donc il faut relancer agressivement préflop. La logique est toute différente, et c'est pourquoi j'affirme qu'il est plus facile, pour quelqu'un qui vient du no limit, de s'adapter au limit, que l'inverse.

Il n'en demeure pas moins que passer du no limit au limit exige certains ajustements, notamment dans l'état d'esprit : les grosses différences rapides sont impossibles, les grands coups de bluff aussi, et il faut continuellement calculer ses cotes.

Or aujourd'hui, les plus grands tournois live et les tournois plus modestes sur internet se disputent tous en no limit. L'effort d'adaptation le plus important est exigé de ceux qui viennent du poker à limites fixes, qui débarquent soudain dans un monde où le bluff est roi, où un tapis entier peut se voir englouti sur un seul coup malheureux, où suivre une enchère est presque toujours une faute, où on est toujours à un coup de la ruine sauf à être chip-leader. Le joueur passe d'un monde de calcul à un monde d'action, d'un monde convivial à un monde brutal. Philosophiquement parlant, ce sont des antipodes.

Une bonne école

Pour toutes ces raisons j'estime primordial de bien maîtriser les arcanes du jeu en no limit.

C'est sa pratique, sans discussion possible, qui apprend l'essence même du poker, et qui permet ensuite, moyennant un effort d'adaptation modéré, d'aborder d'autres formes de poker sous un jour gagnant.

Je parlais du poker limit, mais cela vaut bien sûr pour le pot-limit, proche du no limit sous de nombreux aspects. Cela vaut aussi pour d'autres formes de poker que le Texas hold'em : mon jeu en Stud à 7 cartes s'est amélioré, en Omaha aussi. Ces découvertes-là m'ont apporté une justification de plus pour l'écriture de Poker Cadillac, consacré à 100% au no limit.

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Sommaire de Poker Cadillac : http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/23/09/04/bdec.doc

Publié dans Stratégie

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