Tribulations poker d'un Francois à Antibes (2/2)

Publié le par FMontmirel

Le lendemain de mon élimination du Main Event du JOA Poker Tour, j’ai fait relâche, et le surlendemain, le mercredi, je suis entré dans le 550. 20.000 jetons, niveaux de 40 mn, premier niveau à 25-50, paliers d’augmentation très progressif, 2 jours de jeu : un beau tournoi en perspective. Une soixantaine de joueurs se sont inscrits, pour 9.000 à la gagne et 10 places payées. Les casinos francais ont du se passer le mot pour rémunérer leurs premières places à hauteur de 30% des enjeux, ce qui diffère des cercles qui sont plutot autour de 45%... Curieux, mais bon, pourquoi pas ?

Je tire une mauvaise place, la 10 car on a une visibilité nulle sur les places 1 et 2. Justement, en place 1 se trouve Eric Haik (photo) le n°1 (ou 2 selon les sources) francais de 2009. A part lui, je ne connais aucun autre joueur, si ce n’est mon voisin de droite que j’avais rencontré aux éliminatoires des Sables d’Olonne.

 

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Je me suis senti très vite à l’aise à cette table, où j’ai profilé à peu près tout le monde au bout d’une heure. Même Eric était assez peu agressif, ce qui m’a permis d’installer mon jeu de small ball facilement. Et cela m’a réussi bien au-delà de ce que j’aurais pu imaginer, même dans mes rêves les plus fous.

En fait, j’entrais dans presque un coup sur 3, et à chaque fois, je touchais quelque chose. Comme j’avais l’habitude de coller au style adverse, je relançais souvent à la turn les bluffeurs (qui m’abandonnaient le pot) et je suivais les non-bluffeurs si j’avais un très bon jeu, pour les vaincre à l’abattage. En appliquant cette théorie simple, j’ai encaissé plusieurs gros pots qui m’ont fait passer à 40K au bout de 90 mn, chip-leader de ma table et du tournoi.

Après avoir déstacké un premier joueur, je sors Eric Haik sur un coup de chance dont je ne peux pas me prévaloir, puisqu’après avoir suivi le surblind avec :9c :2c en milieu de parole (type de mains que ma profondeur permet), je touche le flop :Kh :2h :2s. Je checke, Eric ouvre à 150, je paie. Arrive la turn :9s. Je checke, Eric attaque à 300, je relance à 750, il envoie le tapis de 15K environ et là je réfléchis 10 secondes. Après tout, il peut avoir K-K ou 9-9. Entre joueurs d’un certain niveau, l’envoi du tapis avec la main max ou quasi n’est pas déconseillé, c’est même plutot efficace. Mais il est nettement plus probable qu’il soit sur une main que je bats, donc je paie bien sûr. En fait il avait :Qh :Th pour un semi-bluff à double tirage, et la river n’arrange rien, d’autant qu’il tirait mort contre mon full.

Puisque j’en suis aux coups de chance pure, voici les deux autres :

- En milieu de parole, aux blinds 50-100, je recois :6c :4c et je relance à 250. Le surblindeur, joueur assez agressif avec un tapis de 20K environ, paie la relance. Arrive le flop :Qh :6s :6d. Il ouvre à 300 et je relance à 600. On ne pourra pas dire que je l’ai piégé ! Il paie. La turn : :As. Excellente carte pour moi. Il checke, j’ouvre à 1.000 et il paie. La river est une brique et il checke. Je réfléchis longuement, puis j’envoie 12K. Je sais, vous allez me dire que cette enchère ne génère aucun profit en plus, vu qu’il ne peut payer que s’il a mieux que moi. Mais je n’analyse pas le coup ainsi. Pour moi, il possède l’As (genre A-K ou A-J en main), voire même A-Q, et je veux simuler un vol pour qu’il me paie avec la main perdante. Car mon avantage est monstrueux : il ne peut pas me voir avec le brelan. S’il a deux paires, il doit payer les 2/3 de son tapis restant. C’est finalement ce qu’il fait, avec effectivement A-Q. Il fulmine sur mon 6-4, se lève et sort 10 mn, avant de revenir tilté.

- Nettement plus tard, au niveau 150-300, coup contre un jeune joueur talentueux et concentré doté d’un tapis de 25K environ, accompagné d’une magnifique blonde scandinave (le genre de gars dont on se dit que même s’il perd n’importe quel tournoi, il aura toujours largement de quoi se consoler). En milieu de parole, je recois :Qs :Jh et je paie sa relance de début de parole qui était à 750. Arrive le flop :7c :Qh :Js. Il attaque à 1.200 et je paie. La turn : :Qd (je vous avais dit que j’avais eu de la chance sur ce coup). Il checke, j’attaque à 1.600. Là encore, comme dans le coup précédent, je simule un vol, chose que font beaucoup de joueurs agressifs dès qu’une doublette s’affiche, et j’ai l’image d’un agressif. Il paie. La river est une carte quelconque, et il checke. J’envoie le tapis immédiatement, prolongeant le second barrel simulé jusqu’au bout. Après 2 mn de réflexion, il paie avec la belle main K-Q… belle mais perdante, et je l’élimine en balbutiant quelques mots d’excuse, d’ailleurs sincères mais bien inutiles. (Sincères, pas tout à fait : c’est toujours une bonne nouvelle d’éliminer ces joueurs difficiles !)

Si je vous relate ces deux coups de chance, c’est parce que je voulais aussi vous montrer que je les ai joués en fonction de l’image adverse mais aussi de la mienne. Si j’avais dû les jouer en ABC, j’aurais gagné aussi ces coups mais je n’aurais sorti personne et j’aurais gagné beaucoup moins de jetons.

J’ai aussi eu pas mal de coups gagnés sans chance pure mais avec des relances assez musclées, employant ma profondeur, avec un solde global très positif.

Le tournoi se termine à 2h30 du matin avec 35 joueurs, un tapis moyen de 36K et mon tapis de… 158K, grand chip-leader (le deuxième était à 70K environ !)

Si vous suivez le bord de mer d’Antibes la Siesta jusqu’à Juan les Pins, vous verrez que les plages passent brutalement de petits galets ronds et plats façon jetons de poker, à du sable assez granuleux… exploité par des plages privées séparées par des jetées en ciment où se font bronzer les laissés pour compte des vacances.

Jeudi 17h, reprise des hostilités. A ma table ne reste qu’un seul joueur de l’origine, un Italien malin et agressif dont j’apprécie beaucoup le jeu, mais que j’ai déjà fait quitter le coup par des contre-bluffs. Le jeu reprend, mais pour moi c’est le jour et la nuit par rapport à la veille. Plus d’occasions de relancer, plus de cartes valables pour ce faire. Mon tapis ne progresse pas mais ne descend pas non plus. Je serre le jeu pour le moment, ce serait trop tôt d’attaquer maintenant, d’autant qu’un certain nombre de tapis très faibles sont à la ramasse. J’en élimine encore un, mais sans faire progresser mon tapis sur l’ensemble.

Quand nous passons aux deux tables finales, arrivent deux joueurs hyper-agressifs qui font la loi. Je fais profil bas pour les laisser prendre les risques à ma place. Jusqu’à ce que, au niveau 400-800, je recoive K-K au bouton. Les joueurs passent, je relance à 2.100, et un hyper-agressif qui se trouve au surblind envoie 15K de ses 35K. J’hésite à envoyer le tapis. Finalement je paie, en me disant que j’ai 3 chances sur 4 de ne pas voir d’As au flop. Arrive le flop :As :Ts :6s. Et je n’ai pas le Roi de pique. Il envoie son tapis, et je passe. Il montre :6h :2c, air. Ce genre de coups ne me fait jamais tilter, mais enfin le gars a fait son petit effet à la table et il prendra plusieurs coups avec une vraie main, après avoir simulé un vol.

Je perds et je gagne quelques coups, pour un solde global négatif, ce qui me fait descendre à 125K, toujours largement chip-leader. Au niveau 500-1.000, en milieu de parole, je paie avec :4c :3c, et l’Italien, au surblind, relance à 3K avec son tapis de 40K. Je paie. Je sais, ce n’est plus trop le moment de jouer de cette manière car le jeu se durcit, mais je le fais ici parce que je n’ai pas joué depuis 10 coups, histoire de montrer que j’existe toujours. Arrive le flop :9d :2d :3s. Il envoie tout de suite le tapis.

Je devrais passer bien sûr, mais c’est « l’Italien » ! S’il était si fort, pourquoi envoyer le tapis ? Il n’est pas si short-stack que ça, finalement. Et puis c’est un satané bluffeur. Il peut le faire aussi avec deux carreaux en main, ou deux overcards. Ma lecture ne va guère plus loin, l’animal n’émettant strictement aucun tell. Mais j’estime qu’elle me suffit. Après une minute de réflexion, je le paie. Et il abat A-T ! Devant ma minuscule paire de 3, des exclamations fusent, et quand les deux cartes restantes du tableau tombent sans rien changer, j’ai droit à des applaudissements. Je n’en demandais pas tant, simplement ma profondeur me permettait de tenter ce hero call avec une marge d’erreur correcte. Je suis satisfait car en trois sessions de jeu, c’est mon deuxième hero call (pour le premier, voir le premier volet).

Aussitôt je remonte à 160K, la marque que j’avais au début de la reprise. Un rééquilibrage des tables amène Alain Roy à ma droite, le Marseillais qui a gagné le premier Partouche Poker Tour, de l’équipe du même nom.

 

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Avec ses 35K de jetons et sa logorrhée sympathique mais permanente (Alain si tu lis ces lignes, surtout ne le prends pas mal !), je ne vais plus être aussi concentré et je vais passer, passer, passer énormément de mains au lieu de profiter de quelques avantages ponctuels. Et surtout, quand je vais jouer, je ne vais pas le faire au mieux de mes chances.

Jusqu’à ce qu’arrive ce coup, au niveau 1.500-3.000. Alain Roy a 40K environ, et je recois :Qs :Js en milieu de parole. Il relance juste avant moi à 9.500, je paie et nous sommes deux à voir ce flop : :Qh x x. Il envoie 12K, j’estime que c’est probablement une tentative de vol avec une main du genre A-K, A-J ou même T-T, et comme j’estime aussi qu’il a plus de mains que je bats que de mains qui me battent, je relance à 30K, son tapis. Il paie tout de suite et retourne A-Q. Turn et river n’amènent rien et je fais doubler son stack. C’est là que je descends à 100K environ et que je perds mon lead.

L’heure suivante, je reperds 30K qui sont le cumul de petits pots perdus et de blinds payés (aucun pot gagné dans cette période). Avec mes 70K, qui ne sont pas ridicules à cette table, aux blinds 2.000-4.000, je reçois :Js :Ts et je décide de jouer cette main à l’attaque, en relançant à 9K. Le surblindeur, un joueur avec 35K, relance de son tapis. Je connais bien ce joueur pour l’avoir observé, c’est un agressif qui en est à son cinquième envoi de tapis dans ces conditions. Je connais bien aussi cette main pour l’avoir beaucoup pratiquée. Elle joue à 70% contre deux cartes plus faibles, et en coin-flip contre A-7 et contre n’importe quelle paire jusqu’à 9-9. Même contre A-K, elle joue encore à 41% ! Elle ne craint vraiment que les grosses paires Q-Q, K-K et A-A, où elle ne joue qu’à 22%, mais ce ne serait vraiment pas de chance si mon adv avait une de ces 3 mains que je crains réellement à cet instant précis.

 

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Après réflexion dune minute, j’adopte l’idée qu’ici je joue le coup en coin-flip, avec en plus la possibilité que l’adv soit en bluff total. Or, la cote du pot est bonne puisque je dois miser 26K pour un pot de presque 50K, soit quasi 2 contre 1. En plus, s’il est vrai qu’il ne me restera que 35K si je perds, c’est une bonne occasion pour tenter une remontée à 100K, parmi les gros tapis. Donc je finis par payer. L’adv abat A-9, ce qui me soulage car j’ai bien mon coin-flip. Mais strictement rien ne vient au tableau, et je passe short-stack.

J’ai été critiqué sur ce coup. C’est vrai qu’il était risqué, mais peu de gens connaissent vraiment le potentiel de la main J-Ts, qui fait jeu égal avec la majorité des mains qui envoient le short-stack en face. J’avais la bonne cote et la bonne lecture, donc je n’ai pas commis d’erreur. J’aurais pu engager mes jetons sur un coup ultérieur doté d’une meilleure chance de succès, c’est vrai. Mais la probabilité que l’adv ait une main nulle était loin d’être négligeable, surtout que sa relance avait de quoi me faire réfléchir à deux fois, étant en chute de jetons à cet instant, et il l’a forcément anticipé. Et c’est ce qui m’a décidé à payer.

Les deux tours de donne suivants vont être infernaux. Deux autres joueurs sont éliminés, et moi je passe, je passe, je passe mes cartes, à l’affût d’un moment propice pour envoyer le tapis. Enfin arrive ce coup avec 4-4, aux blinds 3.000-6.000. Alain Roy vient de relancer à 13K, mon tapis fait 30K, et je l’envoie, même si je sais que je suis probablement en coin-flip. Il est très probable qu’Alain paie, je le sais, car il doit avoir environ 90K devant lui. Tout le monde passe et il paie effectivement, avec une main assez borderline, A-9. Je suis en coin-flip favorable. Mais le tableau affiche un 9 et pas de 4, et c’est ainsi que je sors de ce tournoi. Certes, je sais que j’aurais pu attendre un moment où personne n’a rien misé pour envoyer mon tapis, mais j’étais trop short stack pour cela et je ne voyais vraiment aucune main depuis longtemps (pas un seul As ni mieux en 20 coups !). J’ai accepté l’idée du coin-flip, je l’ai perdu, c’est tout. Je termine 14e du tournoi, à 4 places de l’argent.

Mon seul regret : ne pas avoir opté pour un black-out total dès l’instant où je suis remonté à 160K après avoir éliminé l’Italien. Je n’aurais payé que les blinds, et je serais probablement arrivé dans les places payées avec un tapis de 100K environ, pour un tapis moyen de 120K. Mais ce n’est pas trop mon style de rester inactif. J’ai préféré essayer de renforcer mon tapis pour augmenter mes chances de finir aux places les mieux payées, mais cela m’a coûté un ITM.

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